
Peut-on parler d’élections avec un peuple endolori, déplacé et délaissé ?
La question mérite aujourd’hui d’être posée avec courage, responsabilité et surtout avec respect pour la souffrance de la population de Kenscoff.
Est-ce véritablement le moment de parler d’élections à Kenscoff en particulier ou en Haïti en général?
Personne ne peut être contre la démocratie. Personne ne peut contester au peuple haïtien son droit de choisir librement ses représentants. Mais une élection n’est pas simplement une date inscrite sur un calendrier électoral. Une élection démocratique suppose un peuple libre, sécurisé, informé et capable de choisir sans peur ni intimidation les personnalités porteuses d’un programme de société clair susceptible de changer ou d’améliorer ses conditions de vie.
Or, quelle est aujourd’hui la réalité de Kenscoff ?
Des familles ont été contraintes d’abandonner leurs maisons. Des citoyens ont perdu leurs biens. Des communautés ont été profondément traumatisées. Des agriculteurs ont vu leurs activités bouleversées. Des familles vivent encore dans l’incertitude et attendent de pouvoir retourner dans leurs localités en toute sécurité.
Dans un tel contexte, une question fondamentale s’impose :
Qui peut, avec quelle audace, venir demander aujourd’hui les suffrages de ce peuple endolori ?
Que dira-t-il à une mère qui a fui son domicile avec ses enfants ?
Que dira-t-il au père qui a perdu ses moyens de subsistance ?
Que dira-t-il aux familles déplacées qui attendent de retrouver leurs maisons ?
Que dira-t-il aux victimes et aux familles endeuillées ?
Et surtout, quel projet de société présentera-t-il à cette population ?
Un simple programme électoral rempli de promesses ?
Des routes, des écoles, des marchés, de l’agriculture, de l’eau, de l’électricité et du développement ?
Toutes ces promesses sont importantes. Mais aujourd’hui, le citoyen de Kenscoff demande d’abord une chose beaucoup plus fondamentale :
« Qui va me garantir que je peux vivre chez moi sans avoir peur ? »
Avant de parler de développement, il faut parler de sécurité.
Avant de parler d’investissements, il faut parler du retour des déplacés.
Avant de parler de campagnes électorales, il faut permettre aux candidats et aux électeurs de circuler librement.
Avant de demander au peuple de choisir ses représentants, il faut lui garantir qu’il pourra exercer son choix sans pression, sans menace et sans influence des groupes armés.
Quelle légitimité dans ces conditions ?
La véritable question n’est donc pas de savoir si certains candidats sont prêts à se présenter.
La question est de savoir si les conditions sont réunies pour que le peuple puisse choisir librement.
Car il serait profondément préoccupant qu’un candidat puisse venir solliciter le vote d’une population qui n’a même pas encore retrouvé la sécurité de son propre domicile.
Quelle crédibilité aurait une campagne électorale menée dans une commune où certaines populations sont déplacées, où certaines zones restent fragiles et où la peur demeure présente dans les esprits ?
Une élection ne doit pas devenir une simple formalité administrative.
Elle doit être un acte de confiance entre le peuple et ceux qui prétendent le représenter.
Et cette confiance ne peut pas être construite uniquement avec des affiches, des discours et des promesses.
Elle doit être construite avec un véritable projet de société.
Quel projet de société pour Kenscoff ?
Celui qui sollicitera demain le suffrage des Kenscovites devra être capable de répondre clairement à des questions essentielles :
Quel plan pour restaurer durablement la sécurité ?
Quel plan pour permettre le retour des personnes déplacées ?
Quel plan pour protéger les agriculteurs et relancer la production agricole ?
Quel plan pour reconstruire les zones dévastées ?
Quel plan pour renforcer les écoles et les services de santé ?
Quel plan pour créer des emplois pour les jeunes ?
Quel plan pour développer les infrastructures routières ?
Quel plan pour protéger les marchés et les activités commerciales ?
Quel plan pour renforcer les institutions locales ?
Quel plan pour restaurer la confiance entre la population et l’État ?
Kenscoff n’a plus besoin de simples promesses. Kenscoff a besoin d’un véritable contrat social.
Celui qui viendra demander le vote du peuple devra donc être capable de présenter non seulement un programme électoral, mais une vision de reconstruction, de sécurité, de justice sociale et de développement durable pour la commune.
Le moment est-il venu de parler d’élections ?
Il faut avoir le courage de poser la question sans passion politique :
Peut-on raisonnablement parler d’élections à Kenscoff avant d’avoir créé les conditions minimales permettant à la population de participer librement et en sécurité ?
La réponse ne devrait pas être dictée par les ambitions personnelles des candidats, ni par la seule nécessité de respecter un calendrier politique.
Elle devrait être dictée par l’intérêt supérieur de la population.
Kenscoff veut voter.
Kenscoff veut choisir librement ses représentants.
Kenscoff veut participer au processus démocratique national.
Mais Kenscoff veut aussi que l’État entende son cri.
Le peuple ne demande pas qu’on lui retire son droit de vote. Il demande qu’on lui permette d’exercer ce droit dans la dignité, la sécurité et la liberté.
Il ne faudrait pas que ceux qui ont été incapables de protéger le citoyen viennent demain lui demander son vote sans lui expliquer comment ils comptent garantir sa sécurité.
Il ne faudrait pas non plus que les élections deviennent une occasion de renouveler les promesses alors que les blessures du peuple ne sont pas encore cicatrisées.
Avant de demander au peuple : « Pour qui allez-vous voter ? », il faut avoir le courage de lui demander : « Comment allez-vous ? Qu’avez-vous perdu ? Où vivez-vous aujourd’hui ? Et que pouvons-nous faire pour vous permettre de rentrer chez vous ? »
C’est peut-être cela, aujourd’hui, la première véritable question démocratique à Kenscoff.
Le peuple de Kenscoff ne refuse pas les élections.
Il réclame d’abord la sécurité.
Il ne refuse pas la démocratie.
Il réclame d’abord la dignité.
Il ne refuse pas l’avenir.
Il demande qu’on lui permette simplement de le retrouver.
Kenscoff veut voter, mais Kenscoff veut d’abord vivre.